Je me sens plutôt bien. Bizarrement d’ailleurs, car je suis un peu “flottant”, comme si j’émergeais d’une sieste, et il me reste une impression diffuse de malaise.

Je suis assis sur une sorte de banquette, dans une pièce entièrement blanche aux contours mal définis avec une porte d’un seul côté. Cette porte s’ouvre précisément et un jeune homme  vêtu de blanc entre, referme derrière lui et s’avançant vers moi, me dit:

«Bienvenue !Enfin, c’est la formule consacrée…» ajoute t-il en ayant l’air de s’excuser.

«Merci! Où suis-je et qui êtes-vous?» lui demandai-je.

«Ah, c’est toujours un moment délicat. Vous êtes au C.T.T. et je m’appelle Balthazar.»

«Tant pis pour vous! Quant au C.T.T., connais pas!»

Cela le fait sourire: «Bien sûr! C’est le Centre de Tri Temporel. On vous a emprunté la mode idiote des sigles: on a maintenant le D.D.P, le District Des Purges, anciennement le Purgatoire. Egalement l’ A.D.L ou Annexe de Lucifer, ex-Enfer et je vous passe le reste! Au début, il y avait la vraie Rome, maintenant il y a des forums! Si ça continue, il vont rebaptiser le Paradis en Chez Michou!»

Il baisse le ton: « Enfin, je ne suis pas censé dire ça, c’est assez mal vu ici!»

J’ai brutalement peur de comprendre. Je bafouille: « Vous,….vous voulez dire que je suis…?.» Le mot n’arrive pas à sortir.« Euh, au Ciel?»

Il me regarde avec amusement: «Pas encore, mais sur le chemin peut-être! Votre heure était arrivée et on vous a ….comment dire?…..retiré du circuit.»

«Je suis mort quoi! Et vous êtes alors…»

«Oui, un ange, mais un ange de 2éme catégorie. D’ici quelques années, dans votre décompte de temps bien sûr, j’espère avoir une promotion et passé en 1ére catégorie.»

«Ah….. Mais ma famille, mes amis…?»

«Vous savez, on ne peut pas emmener tout le monde! Ils vous pleurent bien sûr, mais ça va passer!» Sympa comme consolation. Donc, je suis mort. Cela me fait tout drôle. J’avais fini par croire que ça n’arrivait qu’aux autres, mais il arrive un âge où, quand on se lève le matin sans avoir mal quelque part, c’est qu’on est mort ! Dieu en a sans doute décidé ainsi et ……..au fait, et Dieu?

«Dites-moi, je vais LE voir, alors?»

Il rigole franchement: LE voir LUI? Comme vous y allez! 2 ou 3 papes attendent encore depuis quelques siècles et vous, vous pensez LE voir, comme ça, le premier jour? Vous avez le temps croyez-moi! Non, vous allez voir Saint Pierre et lui va décider suivant votre dossier, ce à quoi vous êtes destiné.»

«On se croirait à l’ANPE!»

«C’est quoi, l’ANPE?»

«Oh! C’est un endroit où se rendent les gens sans travail pour en trouver en espérant fortement que personne ne leur en propose. Encore un sigle qu’on vous refilera bientôt!»

La porte se rouvre à cet instant et un personnage plus âgé entre. Je comprends qu’il s’agit du Saint Pierre en question à l’attitude déférente que mon copain Balthazar prend immédiatement. Saint Pierre, on l’imagine toujours avec le look ‘’destroy’’. Vous savez : la bure avec la corde autour du ventre, les babouches, la grande barbe blanche et l’ensemble passablement défraîchi (normal, 20 siècles sans se changer, ça laisse des traces!)

No way! Je suis devant un bel homme, à moins que cela soit un bel ange ou un beau saint, je ne sais plus. Costume blanc coupe Valentino, léger collier de barbe blanc également, l’air important, mais affable.

«Bien» commence t-il en souriant. « je suis St Pierre, mais comme je suis seul, vous pouvez m’appeler Pierre.»

Me voyant sans réaction, il ajoute : «Cinq Pierre. C’est là qu’on rie! Bon, ce n’est pas grave, je disais ça pour vous détendre.» Il se tourne vers l’autre.

«Balthazar? Identification!»

Mon copain l’ange se penche et me scrute le fond de l’œil droit:

«Numéro quatre milliards trois cent trente deux millions huit cent trente trois. C’est bien lui »dit-il.

Pierre regarde ses fiches.

«Huster Francis. Examinons votre cas.»

Je sursaute. «Pardon? Qu’avez-vous dit?»

Il lève les yeux au…..…au–dessus: « Je vous ai nommé et nous allons vérifier si votre vie a été conforme aux préceptes chrétiens.»

«Non, non, ce n’est pas ça, mais je ne m’appelle pas Huster. Mon nom est, enfin était, PB

«Ecoutez mon vieux: que vous soyez un peu….. disons choqué, par votre transfert, on ne vous en veux pas .On voit bien pire! Mais essayer ici de vous faire passer pour un autre ne vous avancera à rien ! On vous a créé, on vous reprend, c’est la vie, si j’ose dire! D’ailleurs, votre nom importe peu, c’est votre matricule qui fait foi!»

Il se met à rire: « Ha, ha! Qui fait foi! Je suis assez content de celle–là!»

«Si ça vous fait rire, tant mieux! Pas moi. J’étais un bon vivant, mais je sens que je vais être un mort exécrable. D’abord, vous me tuez: Entre saint et assassin, il n’y a qu’un sas. Ensuite, je ne connais rien à vos classements, mon numéro est peut-être le bon, mais je ne vais pas passer toute ma mort ici! Si j’ai bien compris, étant le numéro quatre milliards et des brouettes, je devrais être Francis Huster, c’est bien ce que vous dites?»

«C’est ce qui est écrit ici.»

«Voyons, si je suis PB, je ne suis pas Huster. Je ne devrais pas être là et si je suis là, c’est que je suis pas lui! Lui est en bas alors qu’il devrait être ici et moi à sa place. C’est l’inverse du contraire et l’opposé de l’antagonisme! Je suis moi et non l’autre. Donc, il y a une erreur fœtale quelque part! Vous me suivez?»

Il paraît perplexe.

«Pas franchement et de toute façon, l’erreur n’existe pas chez nous. Je suis Pierre, Son préféré et sur cette pierre, IL a….. »

Je l’interromps. «Oui, oui, on connaît! Vous voyez la paille dans mes yeux, mais vous ne voyez pas  l’apôtre dans les vôtres!»

Désarçonné, il s’énerve: «Il est ma foi vrai -oh! Il faut que j’arrête avec ça – que, d’après mes fiches, vous ne correspondez pas vraiment au profil ! Mais je vous le répète: l’erreur est humaine et par définition, n’existe donc pas chez nous! Nous avons quand même fait le monde, nom de ……d’un chien.»

«Excusez-moi, mais si c’est vous, je dois vous dire, y’a des loupés ! Par exemple,…»

Il m’interrompt à son tour: «Cela serait certainement passionnant de refaire le monde avec vous, monsieur Huster, PB ou Qui que vous soyez, mais vous m’excuserez, j’ai encore quelques milliers de cas à traiter aujourd’hui et à un train d’enfer, que diable!» Là dessus, il éclate de rire!

Je rêve ! Je suis mort, j’apprends que j’ai été toute ma vie une erreur et je tombe sur un saint sénile qui passe son éternité à faire des jeux de mots oecuméniques! Il reprend son souffle et ajoute:

«Le temps manque, même pour moi. Il faut dire que vous n’êtes pas très raisonnables! Avec toutes les guerres que vous nous inventez en bas, on n’a pas encore pu adopter les 35 heures.»

Je sourcille: « 35 heures ? C’est une idée de gauche! Y aurait-il des partis politiques au Ciel?»

Il secoue la tête d’un air étonné: «En ce qui concerne les parties, il y a fort longtemps que nous ne nous sentons plus concernés! Et pour les 35 heures, c’est 35 heures par jour, prorata temporis!»

Balthazar intervient : «Euh…Pierre, attend. Tu te rappelles, une fois, il y a quelques décennies, on a eu le même genre de problème. Le numéro était bon, le timing parfait, la lucarne temporelle exacte, mais les coordonnées de destination ont sauté d’un cran et le type est né dans une autre famille. Je crois que c’était un nommé Hiller ou Mitler, quelque chose comme ça. Il aurait dû être peintre et il a fini dictateur! Quel foin ça a fait et qu’est-ce qu’on a pris!»

Ils ont peut-être évolué en technique au ciel, mais quand ils font une boulette, ils n’y vont pas avec le dos du missel! Je saute sur l’occasion:

«Vous voyez! Si c’est arrivé une fois, ça peut se reproduire»

«La reproduction n’existe pas au Ciel ! Nous avons l’Immaculée conception. Mais nous allons vérifier! Nous avons gardé un gars de chez vous, un abbé de métier, pour nos plannings, l’abbé C. Ha, ha, c’est l’abbé C du métier!»

Il se plie en deux en hoquetant . «Mais »arrive t-il à me dire entre deux quintes,«il n’a pas de moyen de déplacement, car les habits sacerdotaux! ». Là, il s’étouffe carrément!

Une fois calmé et en s’essuyant les yeux, il me confie:

«Elle a au moins 2 siècles celle-là, mais je ne m’en lasse pas. Bon! Balthazar ! Ne reste pas là planté comme un cierge, trouve-moi où il crèche!»

Ce n’est pas vrai, il va me passer tout le vocabulaire paroissial!

Devant mes yeux ébahis, Balthazar sort un portable, pianote un moment et hausse les épaules en disant: Le réseau Vatican est saturé. J’aurais dû prendre la carte Synagogue, ça coupe plus, mais c’est mieux!»

S’éloignant de quelques pas, il entame un long conciliabule avec sans doute un obscur ange bureaucrate. Le ton va crescendo et au bout de quelques instants, il murmure quelque chose à l’oreille de Pierre. L’air effondré, ce dernier se tourne vers moi et me dit:

«Je vous le confesse : l’erreur est exacte!»

Ce qui même chez un saint, est une métaphore osée. Il reprend:

«Je ne sais comment cela a pu arriver, mais les coordonnées….

«Foutez-moi la paix avec vos termes techniques! Que s’est-il passé?»

«C’est simple. Avec ce numéro, vous auriez dû naître Francis Huster et vivre sa vie.Un chapelet d’erreurs a fait que vous êtes arrivé dans le fœtus B. au lieu d’Huster. Que voulez-vous aussi, avec toutes ces pilules, contraception, insémination, clonage et autres IVG, on ne sait plus où donner de l’éprouvette! Mais votre dossier est bon et somme toute, cette légère erreur ne porte pas à conséquence.»

J’hallucine! J’étouffe! Je mourrais si ce n’était déjà fait!

«Légère erreur? J’ai été balayé comme un fœtus de paille et vous qualifiez ça de légère erreur ? Vous m’avez privé d’une vie d’artiste couvert de succès, de louanges, jouant à la Comédie Française et au cinéma, et vous osez dire que mon dossier est bon ? J’aurais dû être grand, beau, intelligent  et avoir toutes les femmes de Paris à mes pieds (qui sont beaux aussi). Je devais être riche, habiter un splendide appartement à Paris dans le 16ème et partager ma couche avec Cristiana, une des plus belles femmes du monde. Avec elle, j’aurais bu le calice jusqu’au lit! Au lieu de cela, j’ai trimé toute ma vie pour nourrir une épouse honnête et bienveillante et élever dignement 3 garnements qui m’ont surtout donné des cheveux blancs. Tout ça à cause d’une erreur de tir, de coordonnées ou de je ne sais quoi? Encore heureux que je n’ai pas hérité des coordonnées de Sim ou de Lollo Ferrari!»

A cette idée, il a un sourire à damner un saint, évidemment, mais je ne lui laisse pas le temps de placer un calembour:

«Modernes comme vous l’êtes, il doit certainement exister des anges avocats et des saints procureurs ? Je veux porter plainte! Appelez un cardinal, réunissez un concile, secouez la Sainte Trinité et tout le saint frusquin, débrouillez-vous, mais je veux revivre la vie qu’on m’avait attribuée, avec ou sans votre bénédiction! Et vite, je n’ai pas l’éternité devant moi!»

«Ca, c’est encore à voir! Mais ne blasphémez pas! C’est totalement impossible, il ne peut y avoir deux Francis Huster! Je ne fais pas de miracle, IL se les réserve. Ici en haut, Le Grand manie tout, ce n’est pas sorcier!» C’est reparti!

«Ca Lui a peut-être fait plaisir de vous faire vivre une autre vie. Les joies du Seigneur sont impénétrables! Mais je veux faire quelque chose pour vous: voyons voir ce qu’il y a de disponible»

Il potasse ses fiches. «Dans la catégorie artiste, nous avons…….un contorsionniste chinois?»

«Avec mes rhumatismes?»

«Un rappeur mozambicain?»

«Je ne suis pas assez frisé!»

«Un accordéoniste bavarois?»

«Je porte très mal le short tyrolien!»

«Un danseur du Bolchoï?»

«Vous me voyez en tutu avec 1 mètre 70?»

«Dites, vous êtes difficile! Et un chanteur d’opéra italien, ça vous irait?»

«Alors là, on voit bien que vous ne m’avez jamais entendu chanter!» Et j’entame le grand air de Figaro, revu et corrigé par Doc Gynéco en tordant ma chemise de désespoir.

Il me saute dessus et commence à me secouer: «Arrête, chéri, arrête!»

Voilà autre chose! Il me tutoie et m’appelle chéri! Se pourrait-il qu’ici aussi, la vague homo……

D’habitude, ils ne sont pas trop portés sur les saints! Il y a des cinglés, mais pas des saints gays….

J’ouvre brutalement les yeux et, j’aperçois le visage de mon épouse congestionné (le visage, pas mon épouse), en train de me secouer en criant:

«Mais arrête, chéri, arrête!»

Je la fixe d’un air un peu plus abruti que d’habitude en lui demandant:

«Quoi? Mais qu’est-ce que tu fais là?»

Elle me secoue de plus belle. «Comment qu’est-ce que je fais-là? Non seulement il y a 1 heure que tu m’empêche de dormir en discutant passionnément avec ton oreiller que tu appelles Balthazar, mais maintenant, tu le tripotes en susurrant Lollo ou Cristiana, ce qui mérite, je crois une explication.

Passe que tu hennisses bêtement de rire à tout bout de champ. Passe encore que tu dévastes le lit en te trémoussant hystériquement. Mais quand tu te mets à chanter, non à beugler, de l’opéra à 5 heures du matin en arrachant ton pyjama et qu’en plus tu me demandes ce que je fais dans mon propre lit, je frôle l’overdose!»

Ce n’est pas possible, c’était un rêve! J’ai cauchemardé! Je ne suis pas mort et je ne suis pas chanteur d’opéra. Ouf! Je ne suis pas Huster non plus, et hélas, ce n’est pas Cristiana qui me regarde d’un air navré en tournant son index sur sa tempe. Tant pis ou tant mieux, allez savoir! Je fais un grand sourire à mon épouse et je dépose un baiser sur sa tempe libre en disant: «Tu es un ange.»

Pardon Balthazar! Je repose ma tête sur Lollo, pardon, sur mon oreiller, avec un soupir d’aise et je ferme les yeux en espérant retomber dans les bras de Morphée ou, qui sait, s’IL veut, dans ceux de Balthazar?

FIN

(Avec l’aimable complicité involontaire de Francis Huster).

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