Un jour de juillet, il vous prend l’idée saugrenue de vous rendre à Marrakech en voiture. Prévoyant, vous préparez un petit sac de voyage au cas où et, le matin venu, après une tournée de bises à la famille endormie, vous sautez dans votre véhicule pendant que la température est encore au deuxième tiers du thermomètre.

Vous passez d’abord à une station d’essence où, pendant que l’on vous fait le plein, vous achetez plus cher que partout ailleurs, des biscuits qui se révéleront secs, une bouteille d’eau qui sera chaude dans un quart d’heure, des chewing-gums sans goût et des kleenex que vous perdez immédiatement entre les deux sièges. Mais c’est la routine et avec ça, vous êtes parés pour descendre jusqu’à Nouadhibou ou du moins le croyez-vous.

Direction l’autoroute avec comme premier obstacle le dernier feu rouge casablancais et son concert de klaxons. A ce sujet, le Maroc a l’exclusivité de la définition mondiale de la nanoseconde. La nanoseconde, c’est le temps qui s’écoule au Maroc entre le moment où le feu passe au vert et le premier coup de klaxon.

Deuxième obstacle: éviter le piège que tout automobiliste respectable connaît, le radar du péage de Nouasseur. Afin d’éclairer votre érudition générale et périphérique, je vous précise que Radar est un néologisme provenant de l’acronyme anglais RAdio Detection And Ranging, que l’on peut traduire par «détection et estimation de la distance par ondes radio». Au Maroc, je traduirais cela plutôt par Racket Automatique Des Automobilistes Rebelles. Prévenu, vous passez successivement en 100 mètres de 100 km/h à 80, de 80 à 60 et de 60 à 40. Encore 20 mètres et vous passeriez la marche arrière! Une fois cet obstacle avalé, vous vous élancez vers Settat et vous bloquez le compteur à 160 car vous savez comme tout le monde que les radars ne sortent qu’après la capitale de la Chaouia.

Vous branchez la climatisation, vous mettez les Pink-Floyd à fond sur l’iPod, et, tenant le volant d’une main, vous vous calez confortablement sur la file de gauche et au fond de votre siège pour trente minutes où la route va être à vous. Enfin, presqu’à vous puisque vous doublez successivement le sourire aux lèvres, trois Logan dont vous vous méfiez car leurs conducteurs ont la réputation d’être les plus mauvais du Maroc (privilège pourtant très disputé), quelques pick-ups chinois nauséabonds et une flopée de 4×4 d’origines diverses. Tous ces conducteurs sans exception disent à leurs passagers d’un air envieux: «Encore un co…..rd qui peut se payer une amende!». Ce train d’injures roule sur les rails de votre indifférence jusqu‘à la gare du dédain car vous êtes le roi du macadam, du moins jusqu’au prochain radar. Vous arrivez sans encombre au péage de Settat où vous remarquez que, prononcé rapidement, péage donne ”piège’’. Hasard? Même opération escargot qu’au précédent et une fois la barrière levée, vous vous mettez en mode ”recherche”. Un œil sur le compteur, un œil sur la route et le dernier sur le rétro (pas facile j’en conviens), vous montez à 140 qui est le moyen terme entre la vitesse autorisée et la vitesse que vous aimeriez. Ce qui est idiot car quitte à tricher, autant rouler à 200 pour le même prix! Mais bon! Vous pensez ( à tort) qu’il est plus facile de négocier pour 20 km/h de trop que pour 80. Votre œil -celui qui s’occupe de la route- est plus souvent occupé à la recherche de gendarmes qu’à l’admiration du paysage. Qui ne s’y prête guère d’ailleurs! Champs jaunâtres et poussiéreux, sempiternelles forêts d’eucalyptus penchés du côté du vent, lotissement désertés et aires de repos non terminées, on ne peut pas dire que l’environnement pousse à la rêverie.

Cinquante kms plus loin, la température extérieure est montée à 37 degrés et la sciatique et le torticolis vous guettent à force de vous démancher le cou à chercher ce foutu radar qui ne saurait tarder. Votre copain Léon vous avait pourtant rappelé les règles de l’autoroute, mais peut-on lui faire confiance, car c’est un camé Léon.

_ Pas de radar dans les heures très matinales. Les poulaillers ne sont pas ouverts.

_ Pas de radar dans les montées. En effet, tout le monde ralentit dans les montées. Avec votre esprit contrariant, vous me ferez observer que les montées ne sont que les descentes de la voie opposée. Exact, mais je vous rétorquerais que jusqu’à présent, les radars ne visent que d’un seul côté.

_ Pas de radar quand il y a le mur en béton ou de la végétation basse comme séparation des voies. Pas d’endroit pour se cacher….Attention toutefois aux aires de dégagement où la volaille a tendance à s’agglutiner.

_ Pas de radar en cas de brouillard. Et s’il y en a, il vous voit trop tard. Alors, vous pouvez foncer. Mais c’est idiot car s’il ne voit rien, vous non plus! A ce sujet, je voudrais vous faire remarquer l’inutilité totale du panneau “Attention brouillard”. Si vous le voyez, c’est qu’il n’y a pas de brouillard. Quel intêret? S’il y a du brouillard, vous ne le voyez plus. Il ne sert donc à rien!

_ Par contre, radar 10 kms avant les péages. C’est sans doute une pensée prévenante de la gendarmerie pour que l’on s’habitue à payer….

Bon. Entre le torticolis menaçant et la crampe du mollet droit, vous décidez de devenir raisonnable. Vous enclenchez donc le régulateur que vous réglez par précaution sur 119 km/h. Vous vous retrouvez en peu de temps intercalé entre un vénérable break Renault surchargé et une petite Fiat conduite par une jeune et mignonne brunette, les deux véhicules roulant à la même allure que vous. On croirait des voiliers se suivant dans le sens du vent, mais vu la vitesse, ce n’est pas l’America’s Cup, mais la Transat des Alités! L’antique Renault n’a bien sûr pas de régulateur et à chaque montée, le moteur poussif donne des signes de fatigue en éructant une fumée noire. La vitesse chutant immédiatement, vous êtes obligés de couper et remettre sans arrêt le régulateur ce qui devient rapidement lassant. Comme les grimaces des gosses sur le siège arrière et les petits saluts de la bonne dans le coffre de la Renault commencent à vous gaver, vous décidez de ralentir afin de mettre un peu de distance entre le spectacle de marionnettes et vous. Mais la brunette ne l’entend pas de cette oreille et sans doute pas de l’autre non plus. Elle se lâche, monte à 121 km/h et met dix minutes à vous doubler en n’arrêtant pas de vous regarder d’un air courroucé. Ce qui lui va plutôt bien d’ailleurs.

Vingt minutes et quarante kms après, vous êtes toujours dans la même situation. A force de vous agiter sur votre siège pour trouver la bonne position, vous avez les cuisses moites et votre caleçon vous scie les ….fesses. Au diable ce cuir noir que le vendeur (indispensable le cuir, monsieur!) vous a collé. Vous vous emm….nuyez tellement que vous rêvez qu’il se passe quelque chose. L’explosion d’un pneu, le moteur qui casse, un coup de téléphone de votre belle-mère, un débarquement d’extra-terrestres, enfin n’importe quoi qui vous sorte de cet ennui profond. Vous avez relu quarante-deux fois le sticker imbécile qui orne la vitre arrière de la Fiat et qui prétend que “Marjane, j’y vais, j’y gagne!”. Vous vous jurez de ne plus jamais remettre les pieds à Marjane. Vous êtes de méchante humeur car vous n’avez croisé aucun radar et ce n’est pas la peine de se faire ch s’embêter à 120 km/h pour rien. Les Pink Floyd commencent à vous gonfler, vous n’avez plus de biscuits, les kleenex sont perdus quelque part sous votre siège, la bouteille d’eau est vide depuis longtemps et comme vous avez bouffé tous les chewing-gums qui collent maintenant au fond du cendrier, vous avez atrocement mal aux mâchoires. De plus, il fait une chaleur de bête, car pour vous distraire, vous avez tripoté tous les boutons du tableau de bord et définitivement détraqué la clim. La torpeur vous gagne et vos paupières commencent à jouer les éventails. Pour vous réveiller, dans un mouvement énervé vous ouvrez votre vitre ce qui déclenche immédiatement plusieurs actions concomitantes. Le bruit du vent vous assourdit, la température monte brutalement de 15 degrés, les kleenex volent de partout et la bouteille d’eau gicle du tableau de bord pour venir vous frapper derrière la tête.

Pris d’un subit accès de rage, vous enfoncez l’accélérateur et avec un rire de dément, vous effacez de votre horizon la brunette et son sticker ainsi que le Renault asthmatique dont la bonne vous regarde d’un air ahuri. Vous ne savez même plus à combien vous roulez car vos yeux pleurent avec le vent, mais vous vous en foutez car vous êtes le roi. Vous réussissez à attrapez quelques mouchoirs au vol pour vous essuyer les yeux et cette petite victoire vous calme un peu. Vous décidez alors de vous arrêter à la prochaine aire de repos ce qui ne peut que faire du bien à votre cou et à votre tension. La seule aire qui se présente est déserte car le café, le poste à essence, les toilettes, enfin tous les services qui justifient le nom de cette aire sont……de l’autre côté de l’autoroute. Votre tension remonte d’un cran. Que les puces d’un millier de chiens galeux infestent les fesses de l’ingénieur qui a conçu cette aire et que les bras de cet abruti deviennent trop courts pour qu’il puisse se les gratter!

Malgré le tunnel fétide, le café infâme et le plein non-fait, vous vous sentez malgré tout un peu mieux surtout qu’inexplicablement, la clim remarche. Heureusement car il fait un bon 43 degrés à l’ombre. Avec votre perspicacité habituelle, vous me direz que l’on n’est pas non plus obligés de se mettre à l’ombre! D’accord, mais si vous m’interrompez sans arrêt, on n’arrivera pas au bout de cette chronique. Vous avez de l’air frais, mais plus de musique car la batterie de l’iPod a définitivement rendu son âme à Apple. Cela va vous permettre de fredonner sur l’air des lampions le gimmick “A Marjane, j’y vais, j’y gagne”! qui vous taraude la tête depuis que vous avez quitté la Fiat.

Vous supposez qu’il vous reste une petite centaine de kilomètres car entre le panneau de Nouasseur qui indique fièrement ”Marrakech 177 kms” et celui des Djbilets qui précise inutilement ”Marrakech 10 kms”, vous nagez en plein mystère. Vous redémarrez et remontez à un bon 140 car le prochain radar n’est prévu que dans 80 kms. D’un geste aimable de la main, vous saluez au passage les employés en gilet fluo et récent qui ramassent les cochoncetés dont se délestent copieusement les usagers de l’autoroute. Pour participer et après avoir vainement essayé de décoller les chewing-gums, vous finissez par leur jeter votre cendrier. Ils méritent un grand coup de chapeau (les employés, pas les usagers) car en marchant, ils ont dû partir il y a 3 mois de Casa et ils ont encore un bon mois pour arriver à Marrakech en traînant un sac plastique rempli de canettes et de cendriers. Brutalement, un coup de klaxon rageur vous fait sursauter. Perdu dans vos pensées, vous avez dérivé sur la voie de gauche, et à 120 km/h vous bouchonnez les adorateurs de l’accélérateur qui déboulent tous phares allumés. Vous vous rangez sur la droite en pensant aux deux méthodes habituelles pour squatter la file de gauche. Dans la première, vous vous installez à environ 100 à 150 mètres derrière un véhicule rapide et, roulant à la même allure que lui, vous surveillez ses feux arrières. Dés qu’ils s’allument, vous plantez un coup de frein. Vous évitez ainsi le radar dont lui va faire les frais. La deuxième consiste à attraper un ” express”. C’est le nom donné à un train de cinq ou six voitures rapides collées les unes aux autres et filant à 160 km/h. Quand un radar les flashe, la première, ou au pire les deux premières, se font arrêter. Les autres continuent en ralentissant. Les pénalisées, une fois les amendes réglées, se recollent derrière et le train repart avec deux autres sacrifiées en première ligne jusqu’au prochain radar. Avec un peu de chance, vous pouvez faire Casa-Marrakech en 1h1/2 sans rien payer!

Votre Kia de fonction ne vous permettant pas ce genre d’excentricités, vous retombez dans votre coma autoroutier avec résignation. Quelques minutes après, un appel de phares d’en face vous sort de votre état léthargique. Gendarmes en vue et freinage brutal qui permet à l’iPod d’aller se fracasser sur le pare-brise. Trop tard! Une silhouette bleue se jette en gesticulant avec inconscience en travers de votre route. Vous vous garez et l’habitude aidant, vous sortez vos papiers et votre portefeuille. Car de toute façon, vous n’avez pas vu le radar – il n’y en avait d’ailleurs peut-être pas- mais que vous soyez à 118 ou à 122 km/h, vous paierez. Une prudence élémentaire m’incite à ne pas reproduire la conversation qui a suivi, mais vous repartez encore un peu plus contrarié qu’avant. Par vengeance-et aussi parce que vous savez que vous ne risquez plus rien-vous foncez. Vous doublez pour la troisième fois la brunette et son sticker haï qui vous avait dépassé au hasard de vos péripéties et vos derniers kilomètres se passent à une allure que l’on qualifiera de totalement déraisonnable. Vous apercevez enfin la ville rose et le dernier péage vous déleste gentiment du reste des dirhams que la gendarmerie vous a laissé. Moribond comme un cafard flytoxé, vous venez vous échouer sur l’énorme rond-point qui orne l’entrée de Marrakech et qui porte un panneau qui vous laisse perplexe: “Priorité à l’anneau”. En une anneauseconde, vous comprenez que c’est sans doute réservé aux fans du “Seigneur des Anneaux”!

Il y a quelques années, on disait fièrement:” J’ai fait Marrakech en 2 h 12!” Aujourd’hui, cette performance est à la portée de la première Logan venue. Par contre, on dit maintenant: “J’ai fait Marrakech en 2 radars!“. On évitera soigneusement de préciser si ce sont 2 radars que l’on a payé ou 2 radars que l’on a évité. Autres temps, autres mœurs…..

PS: Je ne touche aucune rétribution(hélas) de Marjane, Apple ou Fiat.

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